Woyzeck - Usine C




Cinq soirs seulement à l’Usine C, la présentation de la deuxième mise en scène de Woyzeck par Brigitte Haentjens a fait l’effet d’un magnifique O.V.N.I. Pourquoi remettre en scène le même texte un an plus tard? Brigitte répond à cela : « C’est comme un ancien amant. Même si l’expérience précédente était achevée, tu as envie de le revoir car il fait partie de ta vie. »

Écrite par Georg Büchner en 1837, Woyzeck est une œuvre dite fragmentaire. La metteure en scène nous précise: « Personnellement, je trouve que c’est terminé. Il n’y a pas tant de marge de manœuvre dans Woyzeck. Cela laisse l’illusion que c’est inachevé, mais c’est simplement troué, ouvert. »
Lorsqu’on tente de parler de dramaturgie contemporaine, tout ce qu’on peut dire de juste fait partie de l’ordre du ressenti, de l’instinctif. Ancrée dans une structure narrative épurée, l’histoire de Woyzeck est celle d’un homme trompé qui perd le contrôle. Pourtant, résumer si brièvement la pièce est extrêmement réducteur. Brigitte dit à propos de ce type de texte : « Je m’ennuie plus à mettre en scène du réalisme. Même en tant que spectatrice je m’ennuie. J’ai l’impression d’être devant ma télévision. Ce qui est plus intéressant c’est d’écrire quelque chose, de créer, de s’insérer. »

Le personnage de Woyzeck prend bien plus d’importance que l’histoire en tant que telle. En fait, l’intérêt réside dans l’opposition entre un Frank Woyzeck brillamment interprété par Marc Béland et les autres gens. Caricaturaux, les personnages sont ancrés dans un langage propre, dans des conventions sociales spécifiques. Ils sont des « gens biens », qui se comportent « comme il faut ». Woyzeck, quant à lui, ne cesse de vouloir dire des choses différentes ou de dire les choses différemment, mais il n’a pas assez de mots à sa disposition dans ce monde-là. Il est tiraillé entre son propre mode d’expression et les codes sociaux indépassables qui se dressent devant lui.

La scène d’Annick La Bissonnière est totalement ouverte et déstructurée. L’arrière-scène, qui est en pente, engendre une gestuelle de l’ascension ou de la chute lorsque les personnages entrent et sortent de scène. Assorti d’une passerelle rouge suspendue, le plateau entier chorégraphie une arrivée difficile au monde, telle une plateforme à atteindre, ainsi qu’un retrait déséquilibrant et incertain. L’éclairage, qui crée le vide total autour de ce « plateau de vie», laisse une impression de suspension et renforce la sensation de monde onirique, d’espace aspirant.

L’histoire est donc simple et se développe dans une économie de mot. Si on met de côté la primauté de narration, que reste t’il donc à une pièce de théâtre? Il reste le mot nu et tout son poids. Des mots beaux et suspendus, sans attaches, dans le désordre, peut-être. Stéphane Lépine (conseiller dramaturgique de Brigitte Haentjens) dit à propos des texte de Büchner qu’il fait naître : « ces moments où le spectateur se fige et se sent suspendu dans le vide, au-dessus du vide. » Comme le dit Woyzeck dans la pièce même: « C’est bizarre le silence, ça donne envie de retenir son souffle »

Le tout devient poétique et ce texte squelette et aéré laisse une grande place au spectateur pour qu’il puisse écrire entre les lignes. Entrecoupé de chansons du patrimoine québécois, qui nous laissent parfois un sentiment d’anachronisme, celui-ci est toutefois adapté dans un Québécois plus qu’approprié. « Une histoire est faite de sonorité, pas juste de sens ! » conclut Brigitte.